Textes publiés

Publié en 2011 à l’Université Thamassat de Bangkok

La  Cambodgienne

Traditions et nouvelle génération sous le regard de  Jean Morel

 

 

Les célestes divinités sculptées sur les murs des temples d’Angkor de l’ancien empire khmer nous l’apprennent : la femme cambodgienne, ou plutôt la femme khmère, est une « Apsara », une créature à la fois mythique et humaine, proche des dieux, qui transporta jusqu’à nos jours l’image idéalisée de la gente féminine. Dans la réalité comme dans l’art.

Dure réalité dans le Cambodge d’aujourd’hui : si on examinait un à un les problèmes sociaux, on devrait sans doute commencer par le dossier de la place des femmes dans la société puisqu’il recouperait plusieurs aspects essentiels du fonctionnement et des dysfonctionnements du pays. Les femmes sont ici si particulières que la société offre un caractère matriarcal plutôt trompeur. En effet, elles demeurent au second niveau dans une société d’ex-guerriers. Ne dit-on pas au Cambodge : « l’homme est de l’or et la femme du coton » ?

Les institutions internationales, conscientes des criantes inégalités, et le gouvernement royal, se préoccupent de la situation de cambodgiennes exclues trop souvent des institutions et des bénéfices du développement naissant. Mais qui sont-elles donc ? Peut-on déceler entre elles des traits communs ? Comment trouvent-elles leur place dans une société dominée par les hommes ? Pourquoi donc apparaissent-elles pauvres et malheureuses et comment peuvent-elles sortir de leur condition actuelle ?

L’avenir, celui qu’elles construisent, envers et contre tout, sûrement le dira.

1 – NAÎTRE FEMME AU CAMBODGE, N’ÊTRE QU’UNE FEMME

La protection des Cambodgiennes et le droit des femmes sont l’objet d’une préoccupation engagée depuis 1998. Une volonté de faire avancer des progrès tangibles s’est traduite par la création au sein du gouvernement du Secrétariat d’Etat aux Affaires féminines et la nomination d’une femme, MU Sochua, chargée de renforcer un cadre juridique plus favorable aux femmes.

LE TEMPS DU NOUVEAU DROIT

L’égalité des sexes est gravée dans la Constitution du Royaume adoptée en 1993 par l’Assemblée Constituante. En principe seulement, si on observe bien la société sortie de ces élections du renouveau qui offre, presque vingt ans plus tard, la voie à une nouvelle génération.

Dès 1995, le Gouvernement avait pourtant mis sur pied le Comité de développement des villages dont 50% de ses membres seraient des femmes. En 1998, parmi la vingtaine de partis présents aux élections legislatives, deux partis de femmes étaient nés et se présentaient au scrutin, il est vrai sans grand succès. En 2001, un Conseil national de la femme, organe interministériel représenté par 14 Secrétaires d’État, fut créé, ainsi que deux autres institutions connexes chargées du suivi de l’application de la Convention des Nations Unies sur le droit des femmes.

En 2003, le poste gouvernemental réservé aux femmes devenait ministèriel : le Ministère des affaires féminines du Cambodge accueillait ING Khantha Pavi alors que MU Sochua rejoignait l’opposition au Gouvernement Royal. Dans un rapport a l’ONU, la Ministre affirmait en 2005 que, « depuis l’Accord de paix signé à Paris en 1991, (…. ), en dépit de nombreuses réalisations, … une nouvelle Constitution … qui consacre l’égalité des sexes, et la mise en place d’institutions chargées spécifiquement de la promotion de la femme, le Gouvernement avait encore de nombreux défis à relever pour atteindre tous les objectifs fixés par la Convention de l’ONU sur le droit des femmes ».

 

Le temps a passé, peu de choses ont changé dans la vie quotidienne des femmes. La société reste dominée par des hommes alors que les femmes sont nettement plus nombreuses : elles représentaient 65 % de la population en 1990 du fait de dizaines de milliers de soldats morts au combat. Beaucoup de femmes veuves ne se sont pas remariées et cependant dirigent seules des familles. Le Cambodge d’aujourd’hui, stabilisé par le retour à la paix, ce sont elles qui le font. Il faudra encore une autre génération pour que l’équilibre des sexes se rétablisse complètement dans la pyramide des âges. Ce qui ne veut pas dire que le rôle des femmes s’en trouvera diminué. Ni même renforcé.

Être une femme dans ce monde est rarement facile mais naître femme au Cambodge, à la fin du siècle dernier, c’était souvent tragique et maintenant pour le moins difficile. Dans un contexte asiatique dominé traditionnellement par les hommes, la société cambodgienne fait un peu exception tant la femme existe par elle-même et se montre comme un élément essentiel du fonctionnement de la société. L’ensemble des femmes portent en elles un traumatisme pesant de génération en génération et qui marque de façon psychosomatique leur attitude constante. C’est comme un élèment commun à chaque femme. Et cette attitude en fait, quel que soit l’homme à ses côtés, une dominatrice. Sa place dans la famille apparaît aussi celle d’un chef. C’est le domaine où elle devenue l’égale de l’homme, sinon plus.

Pourtant exister à la place de celui qui décide n’est pas simple et la vie d’une Cambodgienne s’apparente souvent au parcours d’une combattante. Pas de repos. Toujours sur le qui-vive. Certes, les hommes sont en avant ; ce sont eux qui apparemment dirigent. Aussi, les épouses doivent patiemment prendre les rênes pour ne pas être oubliée par une société d’hommes « Combattante » est sans doute le mot à retenir dans ce pays marqué par trente ans de guerres. Elles furent souvent victimes de ces temps inhumains. Néanmoins, elles représentent depuis la reddition des Khmers Rouges, le combat pour la paix, la constance et la continuité.

Une charge pèse sur une évolution rapide de la condition féminine, c’est ce qu’on appelle le « Chbab Srey » (1). Nom donné a un code de conduite qui fait partie intégrante de la culturelle cambodgienne et de l’éducation des filles. Un code moral en somme que l’on enseigne dès le plus jeune âge aux demoiselles. Cela maintient ensuite la jeune fille et la femme dans un statut d’infériorité. Les autorités gouvernementales le reconnaissent comme un frein à la modernité mais doivent bien constater que cela fait partie de la culture et des traditions.

Certaines dispositions de ce « code moral » sont surprenantes et apparaissent inacceptables comme l’interdiction faite à une femme de tourner le dos à l’homme lorsqu’il dort a ses côtés. Une femme ne doit pas répondre pas à son mari. Surtout pas en public.  Elle doit le laisser parler et se calmer : c’est la règle… Elle marche derrière lui en ville. Elle ne mange pas avec les invités dans sa maison mais assure toujours la préparation du repas… Comment le Gouvernement peut-il remettre en cause un tel code consensuel qui est de l’ordre de l’honneur et de la tradition ?

 

Ainsi, ces règles de conduite restreignent les efforts du Cambodge en faveur de l’alphabétisation des petites filles et de l’émancipation des femmes, particulièrement dans les zones rurales. La loi coutumière enseignée aux filles attribue toute une série de devoirs moraux aux femmes et aux mères. Certes, on peut y puiser une forme d’éducation, des éléments positifs pour  l’ordre et la paix des ménages, de la droiture, du sens de l’honneur mais, aussi et surtout, de l’asservissement.

 

Exploitées à travers les âges, dominées par leurs maîtres, maîtresses des rizières, aux  travaux forcés pour la survie quotidienne, elles se battent encore pour exister, pour un simple droit à l’éducation ; même pas pour apprendre à lire et à écrire, mais pour participer ou pour se rapprocher de l’égalité avec les garçons de leur âge. Pourtant elles décident lorsque les hommes sont absents ou lorsqu’ils démissionnent. Et, même, lorsqu’ils donnent l’apparence de la décision du mâle, c’est celle de leur femme qui s’est imposée précédemment dans l’intimité.

Les Cambodgiennes ne sont pas toutes des Khmères. Hormis les minorités montagnardes, animistes, et les Chams, musulmanes, environ 10 % des Cambodgiennes, semble t-il, serait d’origines mixtes : khmères chinoises ou khmères vietnamiennes (mais aussi une minorité simplement d’origine vietnamienne ou chinoise). Le Chbab Serey semble moins bien respecté par ces dernières minorités qui placent leur force de caractère dans plus d’indépendance et plus de liberté d’esprit. On remarque qu’elles semblent alors évoluer dans la société plus vite que les khmères. D’ailleurs, celles-là fréquentent plus les étrangers et deviennent aussi facilement plus urbaines.

Pour les femmes musulmanes se surajoutent des préceptes religieux réducteurs. Le port systématique du voile est répandu et l’éducation reste éloignée de la présence des garçons, notamment dans les écoles coraniques qui se multiplient.

LA FEMME KHMÈRE, UNE ALLURE

Comment décrire la femme cambodgienne sans généraliser et sans prendre soin des diverses générations et des origines ethniques ? Comme rapprocher des comportements citadins avec des comportements ruraux ? Il y a tant de différences entre les femmes cambodgiennes, intégrées dans des groupes sociaux variés qu’il apparait difficile de tenter une seule description. Toutefois, il y a des aspects et des apparences qui reviennent souvent et qui peuvent signifier au regard averti un certain nombre de choses que les observateurs ne renieraient pas.

La voici ! Elle avance, l’arrière-train légèrement protubérant, le torse altier, épaules rehaussées, poitrine légère, un corps bien charpenté et équilibré, elle avance avec une démarche un peu lourde mais comme balancée ; elle semble habituée à marcher, le pas est assuré par de grands pieds, la peau est cuivrée, le souffle est court et retenu, le visage impassible, loin d’esquisser un sourire mais relativement ouvert.

A la khmère, le sourire est disponible. Cela signifie à la fois concentré et prêt à s’ouvrir, parfois aussi il exprime que l’être est à la fois curieux et gêné. Oui, la Cambodgienne n’est pas timide mais un peu gênée de s’exprimer. Elle veut bien le faire mais sa courtoisie la retient et si ces sentiments transparaissent, elle essaie de les masquer grossièrement. Ainsi, la main passe facilement devant le visage comme pour cacher des lèvres sensuelles et un sourire qu’elle ne parviendrait pas à retenir. Parfois elle le transforme en éclat de rire et s’écarte prestement. Puis, elle se rapproche de la scène. Elle aime exister, dans la discrétion sans doute, mais prête à jouer un rôle essentiel derrière son mari.

Un aspect physique des Cambodgiennes ne peut échapper. C’est un élément majeur, propre au Cambodge de ces 30 dernières années et qui traduit bien des choses : le regard. Interrogatif. Les yeux sont à peine bridés et ils osent regarder le nouveau venu avec un sentiment perçant. Ce regard interpelle car il révèle aussi une détermination craintive, une douleur retenue et une envie de vivre qui s’épanouit très vite, soit dans un sourire au moindre obstacle, soit par un retrait ou une fuite devant la situation dérangeante. La Cambodgienne ne naît pas décontractée, elle le devient par la force des choses. Elle prend le temps de se faire une idée sur les choses et les gens. C’est un regard qui prend du recul.

En réaction à cette tendance naturelle de retenue ou de crainte – ou plutôt à cette attitude sociale – souvent seule à affronter les efforts et les chocs de la vie, elle peut devenir obstinée. Les Cambodgiennes contournent les obstacles et reviennent sans cesse vers la proie qui est dans leur viseur. Elles sont capables de ne jamais lâcher. Si elles sont en colère, les éclats n’en finissent pas. Les femmes qui se disputent entre elles sont la pire des choses. Elles peuvent en venir aux mains. Alors, elles n’ont plus peur et leur combativité fait rage. Il faut les voir sur un marché lorsque l’harmonie est troublée ou lorsqu’une « étrangère » vient porter une concurrence envahissante ou déplacée. Fidèles en amitié mais sauvages en inimitié.

De la jeunesse à l’âge adulte, la femme est sereine avant tout. On la sent fière. Même dans la pauvreté ou la misère. Elle fait face et accepte sa vie. C’est devant l’obstacle qu’on la découvre. Son allure, l’équilibre de sa démarche, la grâce d’un je ne sais quoi, font qu’on lui trouve quelque chose de particulier. Elle a du charme mais on ne distingue pas vraiment d’où il vient. Il y a quelque chose de beau mais cet élément de beauté diffère d’un être à l’autre. Le visage, les pommettes, les lèvres, la poitrine, les fesses, les hanches, les épaules, le mouvement de la tête ou celui des yeux, le sourire, l’expression, le bras, la main, on découvre toujours la séduction sans savoir où elle se trouve. Souvent devant une femme de la campagne ou croisée dans une rue de la ville, on a envie de dire : « Je ne sais pas ce qui fait sa beauté mais je sais qu’elle est belle ». Leur beauté apparait de ce fait différente des critères habituels.

L’apparence vestimentaire est différente. Un rien habille une Cambodgienne. Le krama, pièce de tissu cambodgien de base de la vie quotidienne – qui sert à tout – et dont on peut se couvrir de la tête au pied est toujours disposé avec une touche personnelle. Les personnes âgées en font presqu’un art. Dans les villages, il y a cent façons de disposer le tissu protégeant la tête du soleil. Disposé comme un turban soigné, la femme le retire quand vous la saluez comme un homme retirerait son chapeau par politesse. Pour porter une charge ou un enfant, on le retrouve noué ; tendu ou pendu pour faire de l’ombre, coloré et distingué, jamais le même que celui de la voisine, on le retrouve aussi protecteur de l’intimité à la douche commune.

Les femmes s’enlacent sans cesse dans leur krama pour cacher leur tête, leur poitrine, leur corps. Cette pièce d’étoffe essuie bien des sueurs et étouffe bien des soupirs lorsque les larmes ne parviennent pas à sortir. Une Khmère ne pleure pas, elle souffre en sourire. Ses regards plus ou moins fuyants sont alors des appels au secours que personne n’entendra jamais. Pour les occasions de fête, elle va emprunter un costume. Pour le mariage d’un enfant, elle en loue deux ou trois pour être princesse. Le temps d’une fête, elle oublie ses tracas et elle ne vit que ce jour sans penser au lendemain. Le lendemain elle se sentira dans le fond d’elle-même seule face à l’adversité.

Il reste dans cette description à saluer la robustesse physique. La Cambodgienne s’impose. Elle décide discrètement. Elle contrôle tout avec énergie : la maison, l’argent, les achats, les dépenses, les enfants, les terres, les bêtes… Elle ne le montre pas. Le mari est sur le front. Il dit. Il feint de décider. Il gagne du temps. Dans une négociation, il pousse le bouchon pour sa femme retirée derrière lui. S’il parle mal, il se fera sèchement réprimander en rentrant au refuge familial et devra modifier son attitude et sa décision. De querelle en querelle, il finira par se fâcher, ils se disputeront et il finira par changer de décision. Il est l’avant-garde, elle est « l’Etat-major ». C’est un aspect essentiel de la Cambodgienne qui, peu à peu, s’impose après le mariage : elle est un major. C’est, ou cela deviendra, son état. La maison est son royaume, elle y règne. Mieux, la maison est son champ de bataille, elle y commande.

FRAGILITÉ et EXPLOITATION

Cette femme reste socialement fragile. Dans les zones rurales, la situation est figée depuis des années, presque des siècles. 80 % des femmes sont dans les zones rurales et la plupart sont analphabètes. Les soucis quotidiens sont nombreux. Les conditions de vie rudimentaires et précaires. Il faut se battre chaque jour pour nourrir sa famille et il y a des jours noirs. La femme devient parfois si démunie et si fragile qu’elle culpabilise. La violence du quotidien et parfois celle des hommes de la maisonnée la guettent. Elle se sent alors seule face au danger.

En matière de prévention des victimes de violence domestique, comment agir efficacement avec des messages médiatiques alors que les zones rurales sont peu joignables ? De plus, alors que seules des actions de formation dans les écoles sont possibles, les jeunes filles en sont écartées au profit des garçons. Restent pour les protéger : la pagode avec des bonzes qui ne doivent pas regarder les femmes et surtout ne pas les toucher, des policiers qui donnent souvent raison au plus fort dans une dispute conjuguale, des juges absents sur les dérapages domestiques des zones rurales et surtout ignorant « ces choses-là » qu’ils considèrent comme courantes dans la vie d’un couple …

La banalisation de la violence rejoint celle de la soumission. Une femme sur quatre serait dans une situation précaire de soumission à un homme ou à des hommes, et des rapports non officiels attestent qu’un quart des femmes cambodgiennes auraient connu des violences domestiques. Beaucoup de femmes sont battues, à tous âges. Les sociétés asiatiques dans leur ensemble dans cette partie du monde sont telles que battre sa femme apparait comme un phénomène quasi culturel. Le Cambodge ne déroge pas à cette dérive malgré des femmes sans doute moins soumises qu’ailleurs et de ce fait plus battues. Faute de statistiques officielles crédibles, ce sont les ONG qui comptabilisent le nombre des agressions, des viols et des viols collectifs. La discrétion sur la banale violence stigmatise la violence. Comment dénoncer les lacunes d’un tel système alors qu’un nouveau Code pénal 2010 est entré en vigueur dans un environnement judiciaire inchangé.

Certaines jeunes paysannes ont fait l’objet il y a quelques temps de quasi-kidnapping par des réseaux de prostitution de Corée du Sud. Des Coréens, se présentant en hommes d’affaires fortunés, venaient demander le mariage aux jeunes filles de familles cambodgiennes. Appâtées par une poignée de dollars et de belles promesses, des parents ont laissé leurs enfants, parfois adolescentes, s’envoler avec leurs maris en Corée. Il s’est avéré qu’une fois arrivées à Séoul, passeports retirés, ces jeunes rentraient dans un réseau de prostitution aux conditions de vie inhumaines. Ces abominations ont mis du temps à être connues jusqu’au retour de certaines filles échappées de l’enfer pour témoigner de leurs souffrances.

Le gouvernement, parfois informé par des articles de presse, a été obligé de légiférer pour limiter le mariage des jeunes filles avec un étranger. Reste quand même l’attraction des contrats de travail dans les pays voisins. Les pays du Golfe et la Malaisie paraissent également en manque de femmes de ménage. Ils recherchent parfois aussi des Musulmanes. Porteur de papiers en règle, elles sont excessivement exploitées. Sans visa, c’est pire, elles se retrouvent plus ou moins perdues loin de chez elles.

Comme les habitants des campagnes sont analphabètes, le besoin d’informer passe parfois par l’organisation de spectacles villageois. Les centres de santé essaient également de joindre les mères de famille en déplaçant des infirmiers pour des messages d’hygiène et des recommandations de vaccination. Les maux sont multiples : l’alcoolisme familial se répand, notamment dans les situations précaires où l’on manque de nourriture et ne manque pas de vin de palme ou d’alcool de riz. La prise d’alcool répétée est génératrice de drames souvent cachés. Les femmes qui boivent sont peu nombreuses mais les risques sont plus grands en ville avec la distribution de vins de plantes donnant de l’énergie et une jeunesse, friande de bière, qui fréquente les boîtes de nuit.

Dans un coin de campagne, après avoir payé son écot pour faire honneur à une cérémonie villageoise, on peut remarquer une femme qui se lève, essuie quelques gouttes de sueur avec son krama et emporte discrètement une boite de bière en quittant une cérémonie. Non pas pour la boire en cachette mais pour aller aussi discrètement la revendre.

Peu d’entr’elles fument mais, en vieillissant, elles mangent le bétel et n’échappent pas a cette quête d’énergie et d’évasion. Mais toujours avec une pointe de noblesse et un sourire grimaçant.

En ville, la situation s’améliore forcément d’elle-même mais de manière feutrée. Les femmes sont un peu plus cultivées mais y perdent un peu en noblesse. La violence domestique se démultiplie là aussi. L’environnement agresse. La promiscuité des gens vivant dans une même chambre perturbe. Le bruit trouble jour et nuit le sommeil. La télévision rentre dans le quotidien. Avec elle, les lecteurs de cassettes aussi et la pornographie ordinaire. Les viols y sont fréquents alors que le mépris atteint la femme violée, rejetée socialement, comme … du coton sali. Certes, les femmes résistent mieux en ville comme elles peuvent mais elles sont prises dans un tourbillon les obligeant à saisir toute chance de survie et subissent un environnement masculin plus pesant et moins respectueux que dans les zones rurales.

Du chômage à la prostitution, le pas était facile à franchir pour les jeunes filles. Les 20 000 soldats des Nations-Unies avaient amené avec eux en 1992 le commerce du sexe, la prostitution et les maladies vénériennes. Au début de ce « melting pot » humain inattendu, les jeunes cambodgiennes n’étaient pas disponibles, pas très connaisseuses des plaisirs du sexe, maladroites ou passives. De ce fait, l’arrivée de plusieurs milliers de prostituées vietnamiennes a développé le « marché » et il subsiste depuis lors. Les hommes sont les hommes. Pas seulement les hommes d’affaires internationaux et les touristes mais bien des clients cambodgiens occasionnels. Même les étudiants des universités, mais aussi des lycées, se sont mis à utiliser les services de taxi-girls pour « apprendre » avant l’heure. Le retour à la paix venait de déclencher un élan du sexe qui modifie vingt ans plus tard le comportement d’une toute nouvelle génération.

Les casques bleus partis, le marché du sexe perdure avec 25% des prostituées originaires du Vietnam. Les plus jeunes sont actuellement cambodgiennes. Parfois très jeunes pour répondre à une demande tarifée. Le marché du travail n’absorbant pas le « baby boom » des années 90, les plus pauvres parfois se vendent dès l’adolescence. La prostitution est interdite mais tolérée ; les bars à filles et les lanceuses de bière sont comme des vitrines. L’attirance du charme khmer est entrée dans la démarche commerciale et le marketing de bas étage des entreprises. Sans compter l’underground qui repose sur la passivité ou la complicité policière. Les lounges douteux, ouverts sur rue, ou cachés des regards, sont soit protégés, soit fermés subitement par les autorités. Ceci ne change rien pour les filles. Les plus paumées se retrouvent à la rue et sont rafflées par des camions de police. Les plus futées se trouvent regroupées vers les casinos où les portefeuilles sont moins regardants ou moins poursuivis.

Depuis une dizaine d’années l’exode rural se met en marche. En province, l’attraction de la capitale est renforcée par les images du développement urbain et des jours de fête. 10 % des femmes qui rejoignent Phnom Penh seraient vendues par leur famille. D’autres sont poussées par la détresse des campagnes. Toutes rêvent de trouver un travail pour envoyer de l’argent à leur famille. Mais la famille perd patience car l’argent n’arrive pas. Le trou béant des besoins de logement en ville, loyers, transports, déplacements, entraîne la compromission et la déchéance. La chute emprisonne bien des filles dans des habitudes difficiles à quitter pour un travail dans l’industrie textile payé à un salaire de misère mais où elles ont le sentiment d’exister. Depuis 2008, c’est pire : l’industrie textile est plus ou moins en crise et bien des jeunes employées se retrouvent à la rue sans ressources. Cercle infernal des ateliers qui ferment et du droit du travail bafoué.

Des associations humanitaires (Licadho, Adhoc, Afesip,…) suivent précisément les parcours des jeunes filles au chômage dans les villes et les risques qui les touchent. Les prostituées sont aussi de mieux en mieux informées et suivies régulièrement par des travailleurs sociaux. Non réellement professionnelles, elles restent prudes en refusant de répondre aux questions sur les relations non génitales. Juste parvient-on à savoir qu’elles utilisent peu le préservatif. L’ignorance des dangers est terrifiant surtout quand la candeur des jeunes filles ne résiste pas aux demandes de clients peu scrupuleux. Les associations font des miracles de prévention pour essayer d’enrayer l’épidémie de sida.

Au Cambodge, le marché du travail ne favorise aucunement les femmes, au contraire. Malgré la protection assurée par la Constitution contre toutes formes de discrimination dans l’emploi, aucune loi adaptée aux femmes n’est strictement respectée ni n’encourage des actions qui permettraient de changer progressivement une situation bien trop courante : discriminations évidentes et violences très répandues. L’impunité et la corruption troublent toute égalité des chances, « l’or écrase le coton ».

Les autorités acceptent facilement l’action d’ONG étrangères et beaucoup d’entre elles s’occupent des droits des femmes et de la protection des enfants. Ce sont donc les associations cambodgiennes, aidées par des fonds internationaux, qui interviennent en matière de lutte contre l’exploitation des femmes. Elles en arrivent parfois à payer des policiers pour qu’ils agissent. De ce fait, elles dérangent moins que celles qui interviennent au nom des Droits de l’Homme à connotation politique dans un pays en cours de reconstruction. Elles sont les bienvenues et souvent dotées de moyens financiers qui permettent d’agir avec des actions sur les lieux même où les femmes sont exploitées ainsi que des actions d’éducation et d’information (les risques de sida, la contraception, …).

FEMME D’AUJOURD’HUI

Il n’est pas certain que le sort des femmes sera nettement plus favorable demain qu’hier. Le gouvernement cambodgien tente d’agir au milieu de multiples priorités mais ne lance pas une véritable réforme sociale qui favoriserait la place et le respect des femmes dans la société. D’ailleurs, il n’est pas suffisamment soutenu pour cela, ni par la société civile devenue conservatrice et préoccupée de son quotidien, ni par les administrations judiciaires dont le crédit est bien faible sur ces sujets.

Le Cambodge reste un pays frappé par le malheur. Il vient de retrouver une unité après des décennies de divisions mais n’offre qu’un espoir bien ténu aux adultes d’aujourd’hui. Les choses changeront sans doute un peu au fil du temps parce que les jeunes de l’après-guerre réagissent peu à peu. Pour l’instant, la vie est dure.

UN PASSÉ LOURD ET UN PRÉSENT PLUS JOYEUX

Le passé est plein d’histoire de combats, de fuite, de peur, de faim, de traumatismes et les femmes apparaissent comme hébétées d’en être sorties vivantes. Elles savent d’où elles viennent et refusent de se demander pourquoi elles ont survécues. Elles ont vu la mort. Elles savent trop ce que c’est. Pas une Cambodgienne n’ignore la vue et l’odeur d’un cadavre. Ça endurcit. Toutes ont perdu l’un des leurs ou trouvé un jour un corps au bord d’une route ou dans une rizière, ou encore vu des crânes derrière la pagode. Elles détournent la tête pour toujours et regardent un mort avec un rictus macabre qui se voudrait être détaché.

La Cambodgienne d’aujourd’hui est attentive, elle reste sur ses gardes.

La femme est la gardienne de la maison et la gardienne des traditions. Autrefois considérées comme les mères du monde, dans la mythologie khmère, les Cambodgiennes ont pris la place des hommes pendant les récentes guerres. Du coup, la maison leur appartient. Elles savent tout faire puisqu’elles ont tout fait pendant des années, les travaux, la paille, les bêtes, les enfants, le riz, la farine, la terre glaise, la quête de l’eau, la cueillette des feuilles, la cuisine, les potions magiques qui soignent tout même les fractures, et surtout tous les travaux des champs.

C’est elle qui fait vivre les traditions et les enseigne aux enfants qui transmettront à leur tour. Même en ayant détruit la société et la religion, les Khmers Rouges n’ont pas ôté de la tête des mères les us et coutumes et les gestes essentiels de la vie et des traditions. Des gestes de la danse à ceux de la vénération des ancêtres. Tout se transmet à nouveau et la culture peu à peu revit. La fête est Cambodgienne. La vie a retrouvé la joie. A nouveau les femmes dansent. Elles expriment plein de choses en allant danser et ne se lassent pas de tourner avec grâce et fière allure. Un instant les doigts s’expriment et la paume des mains implore le ciel pour accueillir un éventuel espoir.

Quand on approche de près de la vie des femmes, dans les campagnes, on découvre que le temps s’est arrêté. Il y a quelque chose de rustique, de sauvage même, dans cette vie et pourtant elles demeurent enjouées. Il y a quelque chose de rassurant dans la sérénité de ces survivantes : leur présent est joyeux. Elles ne possèdent que le moment présent.

HEUREUSE MAIS DÉPOURVUE

La situation des femmes tend à s’améliorer avec le renouveau du pays et le développement économique. Cependant trop d’entre elles connaissent la misère et la laideur de certaines parties de la vie. Souvent elles ne possèdent rien. Généreuses, elles donnent. Le vêtement qu’elles portent serait bien leur seul vêtement quotidien. D’un jour à l’autre, elles n’en changent pas. La même chose, la même couleur. Un autre, bien emballé à l’abri des poussières, est rangé dans l’unique meuble de la maison et c’est un bonheur de le sortir parfois ; se montrer belle pour se rendre à la pagode ou pour une cérémonie chez un voisin.

Comment est-elle heureuse ? La paix de son visage est fictive : elle soupire, elle ne crie pas, elle a perdu sa mère réfugiée dans une pagode, elle a perdu son mari depuis longtemps ou elle pressent qu’il ne reviendra plus jamais, elle a abandonné son dernier enfant lorsque le géniteur est parti, un autre est mort-né depuis lors, un autre boit, un ainé, croit-elle, doit être en prison sans jugement depuis des années. La fille ainée est mariée et elle lui rend visite une fois par an. Il lui reste deux filles, l’une part en ville vendre de la bière avec ses amies, croît-elle, l’autre, à la maison, s’ocupe du cadet et va chercher de l’eau car maman n’en peut plus d’aller au puits en rentrant de la rizière. Et parfois il n’y a pas d’eau ; qu’importe, on attendra la pluie. Cette dernière fille qui rêve d’aller à l’école, le sait : elle ressemble à sa mère et cela durera, pour elle, toute sa vie.

La maison sur pilotis est rudimentaire, pas de meubles, mais une natte enroulée et un balai de paille. Le vent passe à travers les parois de feuilles. La maison est propre, presque belle. Le plancher de bambou laisse passer les détritus du repas qui iront aux bêtes. L’échelle est branlante, le chien n’y monte pas. Une plante parfois. Deux tasses et une théière. Trois gobelets en plastique. La photo de son mariage, le portrait de ses parents. Celui de ses enfants ; seulement s’ils sont mariés, le mariage est si important. Pas de toilette, pas d’espace intime mais des sacrifices pour s’occuper des enfants. Elle ira aux toilettes plus tard dans les champs, cachée derrière un écran de verdure, comme tout le monde…

Autour de la maison quelques fleurs. Des fines herbes. Un citronnier. Quand on regarde avec attention, on sent la poésie de cette vie rustique. La femme en sarong est partout dans le décor. Un paysage cambodgien comporte autant de femmes que de palmiers à sucre. Dans la rizière, les pieds et les mains dans la boue, elles sont nombreuses et souvent plus nombreuses que les hommes, pour le repiquage. Les hommes labourent. Les couples partent aux champs ensemble. Le silence de l’effort les rapproche. On sent de l’amour partagé dans cet effort de travail. Echines courbées pendant des heures. Puis on rentre épuisés. L’homme rassemble les instruments, la femme porte sa cueillette du jour sur la tête aidé d’un krama ou un peu de paille pour les bêtes. Le paysage agraire se déroule dans un habitat dispersé le long des chemins ; celle-ci frappe une vache d’un petit bout de bambou ; celle-là accroupie occupée à trier des grains de riz. ; une fille grimpe à l’arbre à la recherche de quelques fruits ; une autre semble prostrée, une gamine joue à se salir sur le chemin de terre entre poules et chiens. A quoi pensent-elles ?

Certaines Cambodgiennes perdent pied au regard de la modernité. Comment faire face à tout et penser à soi ? Les pauvres rurales sont parfois même plus ou moins propres en apparence sur elles. La toilette ne semble pas un besoin quotidien. C’est forcément le cas dans les villages isolés où la femme vit et travaille à la maison sans point d’eau ni électricité. On se lave assez souvent certes mais comme on peut et sans savon. On doit aller au puits pour se laver et y rencontrer d’autres femmes. Certaines attendent la nuit tombée que les enfants aient ramené un seau d’eau pour s’asperger. La douche est un plaisir compté.

Pauvre femme, comme sa douche n’est jamais complète, son plaisir non plus. L’hygiène intime des femmes laisse aussi à désirer. Comment pourrait-il en être autrement ? La pudeur est latente. On ne parle pas de ces choses-là. On ne se déshabille pas en public. La promiscuité de la vie familiale fait que l’on se couche tout habillée. Combien d’hommes ont-ils vu leur femme nue ? La part de la vie intime est réduite à presque rien. Dans tous les cas, la mère se sacrifie pour ses enfants et pour son mari. Demain sera meilleur…

Les brûlures et démangeaisons sont souvent traitées avec des médecines traditionnelles. La peur du pharmacien est aussi présente que celle du médecin. D’ailleurs le médecin n’existe pas puisqu’il n’y a pas d’argent pour se faire soigner. Pas de budget familial, pas de sécurité sociale. Une aide médicale existe bien dans les multiples centres de santé, pauvrement équipés où les soins sont théoriquement gratuits mais il faut toujours payer quelque chose et risquer de subir le besoin d’argent de quelque infirmier. Et la pudeur est, de toutes les façons, plus forte qu’une timidité surmontée.

En ville, la propreté ne règne pas non plus. Les chats et les rats sont aussi fréquents que les poubelles débordantes. Les points d’eau sont souvent sales, des refuges à moustiques et les cuisines rudimentaires sont ouvertes aux blattes. Certes, les femmes se lavent plus qu’à la campagne si elles disposent de coins toilettes et se salissent peut-être moins mais elles ne sont pas beaucoup plus soignées ou pas très coquettes. Phnom Penh a été vidée de ses habitants en 1975 et ils ne sont jamais revenus. D’autres, ruraux déplacés dans des camps, ont pris la place. Seuls les enfants nés à Phnom Penh depuis 20 ans, et scolarisés, connaissent les prémisses de la modernité et regardent l’ouverture des boutiques de vêtements comme si un autre monde arrivait au Cambodge.

CROIRE EN SOI

La retenue, la pudeur, le retrait du devant de la scène sont des freins à l’épanouissement des femmes. Il faudrait que cela change mais, dans le fond, les choses ne changent pas si facilement au Cambodge. Ceci pour deux raisons : la première c’est la recherche de stabilité après des décennies de guerres : on est heureux de se retrouver vivant et de survivre dans un monde en croissance ; la seconde raison se trouve dans un fonds de religion et de croyances qui maintient les structures sociales en place et concourt à une sorte de conservatisme réducteur. Les Cambodgiennes vivent cela au quotidien et le quotidien c’est leur vie.

Le niveau intellectuel moyen n’est pas brillant sur l’ensemble du pays, faute d’écoles et d’enseignants mais les pagodes ont repris leur rôle éducatif non négligeable. Les femmes participent aux cérémonies de la pagode. Elles donnent aussi facilement leur part de riz et de fruits au bonze qui fait la quêteprès de chez elle. Est-ce à dire que la Cambodgienne est habitée par une religion ?

Le bouddhisme est un mode de vie pour la plupart des Cambodgiens, l’Islam se développe et un fond chrétien semble renaître. Oui, la Cambodgienne croit. Même semble t-elle marquée par plusieurs croyances. Il y a une religion que l’on pourrait qualifier de cambodgienne. Comme si le fait d’avoir plusieurs religions ou de multiples croyances pouvait renforcer la protection espérée. Le « pari de Pascal » au Cambodge, ce serait plutôt pour elles : « Croyons en tout ». Tous les dieux, tous les saints et tous les signes du destin. Tout le respect que les traditions imposent. Comme cela on est sûr d’avoir raison et d’être protégé. Respecter les usages serait salutaire. Plusieurs croyances valent mieux qu’une : Bouddha, Dieu, l’arbre sacré, l’eau bénite, les ancêtres, les esprits… C’est dire que les certitudes ne sont pas profondes. Seule la tradition l’est. Les femmes cambodgiennes ont les pieds sur terre mais sont aussi un tantinet crédules, la tête ailleurs.

Les femmes âgées, se parent d’un costume de satin, pantalon noir, chemisier blanc, pour rejoindre la pagode et les différentes cérémonies bouddhistes. Rarement seules, souvent veuves, c’est une émotion ambulante que de les regarder marcher ensemble, sereines et fières de leurs longues vies et de leur participation à des cérémonies religieuses ou sociales, symboles d’un renouveau de fraternité, à défaut d’égalité.

Les Khmères ont gardé un vieux fond d’animisme millénaire. Leur univers est peuplé de génies et d’esprits, bons ou mauvais. Au lieu d’appeler un médecin, on préférera souvent changer le nom d’un malade pour tromper les esprits malfaisants et changer les conditions extérieures de la maladie ! Ou bien on fera appel à un kru (gourou), plus à même d’apaiser leur courroux. Etre malade pourrait être, selon elles,  une punition pour un acte mal vu des esprits sacrés. Alors, les gestes à respecter proviennent de rites anciens. Ceux que les femmes justement transmettent.

Joint au bouddhisme et au brahmanisme, cet animisme explique l’attitude des Khmères, qui veillent à respecter l’harmonie du cosmos. Il y a dans cette attitude des aspects positifs. Une forme d’acceptation de la vie. Ainsi, la pauvreté est moins une souffrance qu’un parcours initiatique. Demain sans doute sera meilleur qu’aujourd’hui si nous sommes respectueux des signes et des traditions. Tout cela conduit les Cambodgiennes à s’accommoder des obstacles et à se résigner. Sans doute la croyance à une prédestination est-elle latente lorsque le karma est une perspective. On n’est pas loin du « sabai sabai » même lorsque la situation est « ot sabai » …

La montée de l’Islam dans certaines provinces et en banlieue de la capitale pousse des femmes à se voiler. Celles-là baissent parfois un peu la tête en marchant et se font plus discrètes. J’en connais une cependant qui dirige avec son voile une équipe de garçons réparateurs de motocycles et ne rechigne pas à prendre elle-même un tourne-vis. Dans le cœur de ces femmes doit cependant raisonner assez souvent un appel social au changement. La place de la femme dans la société est trop « faible » pour être entendue mais les femmes le savent et veulent participer. Est-ce à dire qu’elles se préparent à agir socialement dans un proche avenir ? – Peut-être.

LA KHMÈRE, MÈRE AMÈRE

Comme toutes les sociétés de ce monde les femmes donnent la vie. Mais les Cambodgiennes sont, dans ce domaine, assez particulères. Connaissent-elles le bonheur de la maternité ?

La mère est amère. Socialement amère. Angoissée, sans sécurité des lendemains, c’est comme si elle culpabilisait parfois d’enfanter. Elle fait des enfants sans les aimer outrageusement. Autrefois un par an.  8 à 11 enfants survivaient par famille, sans date de naissance. Comme souvent, la mère reproduit son enfance. Comme elle n’avait pas forcément été l’objet elle-même de beaucoup d’affection, elle aime à sa manière. Serait-ce une mère à contrecœur ? D’abord, elle est socialement attendue comme reproductrice. Comme il n’y a guère de célibataire, il y a peu de femmes sans enfant. Tout le monde se marie traditionnellement au Cambodge. C’est social. Durant la période KR, ce sont les autorités qui décidaient des mariages. Telle fille avec tel garçon. Pas besoin d’amour : il viendra après. Souvent d’ailleurs il est venu.

Les filles ont toujours été dociles. Une fois mariées, elles savent ce qu’on attend d’elles, restent dociles, passives, font à manger et font des enfants. Mieux même, elles sont soumises sexuellement au bon vouloir de leur mari et font l’amour comme on attend l’acte qui conçoit les enfants. Rien d’autre. La femme s’offre et elle se réjouit d’être aimée sans toutefois connaitre ou atteindre l’orgasme. Certaines paysanes ne doivent même pas savoir ce que c’est.

Les familles nombreuses connaissent encore aujourd’hui une moyenne de cinq enfants par foyer. Le temps libre et le plaisir dans cette vie-là sont limités. La vie familiale rurale est rythmée par les saisons et par le travail. Les repas sont souvent dispersés et l’absence de table freine les opportunités de repas de famille. On mange matin et soir en cercle, assis par terre. Les enfants grandissent et le mari sort fréquemment. C’est la femme qui met parfois de l’ordre dans cette vie. Adolescent, un enfant peut  partir puisque c’est une bouche de moins à nourrir. Son départ est un soulagement, mais pas une fête.

Les Cambodgiennes sont excessivement possessives et jalouses. La jalousie en amour est classique mais elle fait ici partie du caractère khmer dans son niveau assez « nature » ou brutal. Dans le couple, cette attitude est souvent pesante car elle peut se manifester au quotidien, soit par le regard, soit par le contrôle des fréquentations de l’époux espionné, soit, désormais, par le viol de l’intimité d’un téléphone portable et des coups de fils inconnus ou intempestifs. Il semblerait même que chez la femme mal aimée et non amoureuse, le sentiment de possession soit encore plus brut et s’exprime. La violence chez bien des Cambodgiens est assez à fleur de peau.

L’épouse sait que son mari va probablement voir ses maîtresses. La polygamie est interdite et les Cambodgiennes ne supporteraient pas de partager. Les divorces sont rares. Alors, elle sait, sans l’admettre. A distance, les femmes deviennent éperdument amoureuses de l’absent. Leur instinct, au-delà des aléas de l’amour, risque, comme le montre les tribunaux, d’engendrer le risque pour les amants de se faire trucider. L’idée d’émasculer l’homme pour l’empêcher d’aller voir ailleurs a d’ailleurs connu quelques passages à l’acte dans le passé. Pour la jeune et jolie concurrente, il y a le risque d’être défigurée par un jet d’acide comme une célèbre actrice cambodgienne. Bien des femmes ne sont pas sexuellement heureuses. Il y a un manque au quotidien et on peut sentir leur envie dans les regards perdus de certaines d’entre elles combien elles auraient envie de voyager. La femme frustrée est chaude. Elle profite de la joie d’une fête pour rêver d’un plaisir. Rien que ce plaisir à portée de main la rend déjà heureuse. Alors, elle sait s’amuser et s’oublier quand elle ne va pas plus loin, l’espace d’un instant.

Si des Cambodgiens ont des maîtresses, c’est la preuve qu’il y des femmes de plaisir et  cela rend les épouses sourcilleuses et strictes sur la vie à la maison. Alors les hommes fuient cette vie heurtée et la matronne qui les pousse dans un engrenage. Dans ces conditions, la vie des enfants est hachée de manques affectifs. La femme mal aimée n’aime pas bien et reporte ses manques sur sa progéniture. Faute de père, certaines femmes battent leurs enfants. Le nombre d’abandons d’enfants s’en trouve aussi d’autant plus important. Les abandons sont toujours des décisions de femmes puisqu’elles possèdent aussi les enfants. De jeunes mères, pleine d’amour pour leur bébé, sont souvent prêtes à le donner pour assurer un avenir qu’elles sont incapables d’envisager elles-mêmes, sinon avec angoisse. On vit au quotidien et aujourd’hui l’enfant est de trop. Surtout si c’est le neuvième. Les orphelinats sont remplis…

Cette situation naît quand le bonheur d’enfanter disparaît. La grossesse est source d’angoisse. On en meurt encore. Le taux de mortalité maternelle dont les facteurs principaux sont l’hémorragie, l’avortement artisanal, l’absence de soins obstétriques, reste élevé. L’absence de services de santé de qualité en zones rurales est source d’inégalités avec les grandes villes mieux loties. Le Ministère de la Santé fait des efforts pour créer des maternités mais les bébés restent souvent accueillis dans la maison de la maman avec l’aide d’une voisine « expérimentée ». Heureusement pour Phnom Penh et pour Siem Reap, un citoyen suisse, musicien fortuné, a créé des hôpitaux « Kanta Bopha » de haute qualité où des kyrielles de femmes viennent désormais régulièrement faire la queue pour consulter à moindre frais, le bébé dans les bras ou retenu par le fameux krama.

En ville, l’image de la femme traditionnelle est écornée. La consommatrice est en train de naître. Les rêves rejoignent les dangers. L’intimité est fragilisée. Certes, il y a de belles histoires d’amour, à la télé, au cinéma et même dans la réalité ; et des chansons d’amour qui font rêver les jeunes d’aujourd’hui ; et des enfants nés de l’amour ; mais il y a tant de dérapages, parfois de manquements à l’éducation et tant d’impunité, que le risque existe d’une génération à nouveau malheureuse et corrompue par habitude.

La toute dernière génération est différente. Elle n’a pas connu la guerre, juste un peu de privation dans les premières années. Puis le téléphone, la moto, les images, les langues, les étrangers, la musique, les CD. La télé rentre dans les maisons et l’image de la beauté féminine sous des atours charmants et des crèmes et parfums, commence à changer l’approche du soin porté à son propre corps. Les femmes d’aujourd’hui ne changent pas vraiment les femmes d’hier mais elles changent déjà la  société de demain.

L’AVENIR AU FÉMININ

La jeune cambodgienne de la nouvelle génération est ouverte et tournée vers l’extérieur, tout en restant ancrée à son terroir et à sa famille. Elle cherche à communiquer s’approchant à petits pas des discussions des hommes et s’inscrit dans un monde économique en mouvement.

SUIVRE LE MOUVEMENT

L’avenir appartient-il aux femmes ? Elles existent politiquement. Bien peu cependant parviennent à émerger dans un océan de machisme cambodgien à l’image de biens des pays de la zone. Depuis vingt ans, à peu près les mêmes noms sont au-devant de la scène. Madame KEK Pung Chiv créa en 1992 la LICADHO, ligue cambodgienne des droits de l’homme, très active et partenaire des actions régionales des Nations-Unies, l’UNIFEM Cambodia et CEDAW pour la défense des femmes.

Madame U Nonn fut dans les premiers gouvernements Ministre de l’Industrie. Madame SIN Serei, Secrétaire Générale du Gouvernement, est aujourd’hui Ambassadrice à Singapour ; Madame UY Oy, Ambassadrice en Thaïlande ; OUK Monna, Secrétaire d’État à la Santé, veille sur les soins maternels ; KIM Satheavy, magistrate, Secrétaire d’Etat adjointe à la Justice, a introduit dans le nouveau Code pénal des sanctions contre le harcèlement dont sont victimes les femmes, puis dirigé la nouvelle Ecole de la Magistrature. Aujourd’hui, ING Kantha Pavi, Ministre des affaires Féminines, s’active avec l’aide internationale ; Saumura TIOULONG, fille d’homme politique d’avant-guerre, banquière, fut un temps Gouverneure adjointe de la Banque Centrale du Cambodge et demeure députée plusieurs fois réélue ; MU Sochua, un temps à la tête du Ministère des Femmes, virulente députée PSR, retient l’attention depuis qu’elle est devenue un des leaders de l’opposition au Premier ministre et qu’elle ose lui faire front dans un procès public. Risquant la prison, elle pourrait avoir un destin à la birmane. Celui qui en décidera met désormais en avant MEN Sam An, députée élevée au rang de vice première ministre ; mais valorise aussi la première dame du royaume HUN Bunrany, devenue active présidente de la Croix-Rouge nationale.

Certaines princesses font aussi preuve de courage dans des interventions diverses. La plus emblématique est la Princesse Bopha Devi, sénatrice, ancienne danseuse étoile et Ministre de la Culture. C’est la fille du roi NORODOM Sihanouk. On pourrait citer d’autres princesses SISOWATH, autre branche de la famille royale en pleine action tant en politique que dans la société civile. La reine MONIREATH, qui devrait être la femme la plus respectée, est parfaite mais se fait discrète dans l’ombre du vieux roi-père. Elle vit le plus souvent en Chine. Leur fils régnant reste, lui, célibataire…

Bien d’autres femmes prennent place dans les décisions importantes du gouvernement et encore plus meublent comme de discrets joyaux les administrations nationales et provinciales. MENG Saktheara, Directrice générale de l’Industrie et des Mines ; NHIM Van Chanka, haut fonctionnaire au Ministère de l’éducation nationale ; d’autres aux Affaires Etrangères, Somaly MAM et surtout tant de femmes actives dans la société civile… Celles revenues après un long exil sont nombreuses et méritantes mais actuellement souvent déçues devant l’ampleur de la tâche et parfois découragées devant les multiples obstacles rencontrés. »

Plus présentes, semble t-il, que les hommes à leur poste de travail, mais souvent subalternes, les fonctionnaires compétentes savent aussi que la famille a besoin de leur peu d’argent. Parmi elles, des femmes qui pensent qu’elles changeront peut-être la société et qui travaillent dans la discrétion pour cela. Celles, par exemple, qui travaillent pour former des sages-femmes. Celles aussi qui se lancent et réussissent dans le journalisme dans un contexte si difficile.

En novembre 2006, un mouvement s’est mis en branle : 600 femmes politiques de tous horizons se sont rassemblées pour affirmer et revendiquer une place plus reconnue dans cette société. 4 % seulement des chefs de communes sont des femmes cependant que la dernière assemblée élue compte quand même 21% de femmes politiques. Le Premier Ministre demande des nominations de femmes aux postes de vice-gouverneurs de province. Les femmes sont-elles assez préparées ?

25 % des familles sont dirigées par des femmes. 35 % des familles vivent en dessous du seuil de pauvreté. Comment les femmes peuvent-elles sortir de leur silence si on ne leur apprend pas à parler ? Comment inverser les tendances dans un développement qui s’accélère au profit unique des villes et des riches planteurs et propriétaires agricoles ?

LA CONQUÊTE ECONOMIQUE

Une stratégie pour la sexospécificité a été mise en place par les autorités cambodgiennes, en relation avec les donateurs internationaux. Il s’agit de coordonner l’aide financière internationale par des efforts de promotion liés au « genre ». C’est-à-dire entreprendre des actions de réduction des chances liées aux genres dans le développement des progrès sociaux, en particulier dans l’Education. Agir en ce sens permet d’obtenir l’aide financière spécifique.

 

Ainsi, pour accroître le nombre de filles scolarisées, il est possible de distributer des bourses privilègiant le sexe feminin de façon à essayer d’atteindre l’égalité des sexes dans les classes. De même, la rédaction des manuels scolaires devrait prendre en compte le droit des femmes et informer les filles de leur égalité avec les garçons, notamment pour les droits essentiels mais aussi pour celui de la propriété des biens en cas de divorce, et en cas d’héritage.

 

L’une des difficultés dans l’accès aux emplois réside dans le cloisonnement des métiers pour les femmes ou pour les hommes. Les choses évoluent vite dans la santé ou le nombre d’infirmiers grandit mais pas dans le tissage et la confection dont les emplois sont bien trop féminins.

 

Les efforts pour aider les femmes à créer de petites entreprises permettent à certaines de sortir de l’économie informelle pour oser s’installer, payer un loyer, faire face aux taxes policières ou aux jaloux du quartier. Toutefois, l’absence totale de contrôle et de statistiques, laisse ce secteur dans le flou, même si l’on sait qu’il progresse. Néanmoins, ce ne sont pas les emprunts proposés par le gouvernement qui fonctionnent comme une aide économique. Parfois est-ce le très couteux micro-crédit d’ONG sans scrupules mais surtout la classique “tontine “ comme partout ailleurs dans la région. Et les banques rurales s’enrichissent toujours plus. Alors au détriment de qui ?

 

Sur le plan économique, la ministre a affirmé en 2006 que 74,8 % des femmes travaillaient, ce qui représenterait le taux le plus élevé au regard des pays voisins.  La contribution économique des femmes est effectivement significative dans l’industrie du vêtement et, à un degré moindre, dans le tourisme en plein boum. Néanmoins, si ce chiffre inclut l’économie informelle (pour la moitié ?) et l’activité agricole (quasi incontrôlable) où les femmes à faibles revenus sont nombreuses, il reste, dans le meilleur des cas, au moins 25 % de chômeuses.

 

Dès le plus jeune âge, les jeunes filles tentent de vendre quelque chose aux passants, comme des bouteilles d’essence aux carrefours ou des fruits de saison, des fleurs de lotus au bord des routes. Pour quelques riels gagnés des heures d’attente. Pour la mère, la maison fait semblant d’épicerie ou de pâtisserie dès qu’il y a un savoir faire, douceurs enveloppées dans des feuilles de bananier, gâteaux de bananes cuits au feu de bois ou autres crèpes fourrées. Au marché, elles écaillent et vident les poissons péchés par les garçons.

Parfois, la maman sait préparer l’alcool de riz ou vendre le vin de palme ou concocter une mixture tonifiante avec les plantes du petit potager ou celles ramenées de la ceuillette autour du village. Même parfois un début d’artisanat naît avec les bambous ou les noix de coco. Pareil en ville, si l’on sait coudre, laver, cuisiner. Les femmes font preuve d’immagination pour vendre partout, même sur les toits de certains immeubles qu’elles ne peuvent pas quitter pour garder les enfants. D’autres revendent des fripes ou de vieilles chaussures importées de stocks asiatiques. Ou encore des pots de terre cuite ou des plantes pour les jardins. Parfois, des voisines se rassemblent pour fabriquer en commun des produits artisanaux.

Le tissage traditionnel du coton a repris dans tout le pays mais c’est vers la soie que se tournent maintenant des femmes encadrées par des associations de production du fil de soie. La demande touristique autour des temples d’Angkor se confirme. L’artisanat du rotin, traditionnel ou modernisé, est également l’apanage des dames et se trouve en pleine expansion.

Dès que le petit commerce fonctionne, elles se sentent chef d’entreprise et s’installent. Négocier, acheter et vendre … elles savent compter ! Elles ouvrent des boutiques, les transforment, les embellissent. Elles tiennent la caisse précieusement et font travailler leurs enfants. Fermes sur les prix, elles acceptent un peu de discuter en éclatant de rire et en concédant avec une générosité non feinte.

Des évolutions notables sont observées ces dernières années. L’envie et les perspectives changent avec la croissance économique. On sent en ville l’envie des femmes de gagner de l’argent dans les affaires. Les businesswomen apparaissent et conduisent des 4×4, un peu plus doucement que les hommes. Dans ce pays de division du travail selon le genre, on rencontre des femmes dans le commerce des pierres précieuses et responsables de bijouteries. Le reste du marché s’ouvre cependant à elles dans des domaines variés : enseignement, informatique, comptabilité, management, resssources humaines, et agences immobilières. Il est positif que certaines cherchent à se regrouper en association de businesswomen et à devenir exportatrices.

 

La Cambodgienne cherche pourtant vainement sa place dans la société. Sans doute souvent se demande-t-elle ce que signifie « jouir pleinement de sa vie ». Elle est épouse, mère, dirigeante fructueuse, mais elle voudrait vivre. Elle le devine, il y a autre chose. Pour changer comment faire ? Elle sent bien que la société change mais des choses l’effraient, comme celles qui rentrent dans les casinos, y voient l’argent facile défiler au fil des jeux,  et parfois y succombent irrémédiablement sans en connaître les dangers.

La Cambodgienne ne maîtrise pas le changement brutal de société. Alors elle le craint. De même, elle voudrait bien peser sur l’évolution, être actrice, mais elle ignore de quelle manière participer au jeu dont elle n’a pas fixé les règles et dont les cordons sont tenus pas des hommes. Alors elle reste dans la simplicité et l’abnégation et joue patiemment son rôle.

L’ARTISTE SOCIALE

La Cambodgienne tient son rôle dans tous les domaines. Il y a un peu d’une artiste chez beaucoup d’entre elles. Le cinéma est une tradition qui renaît. La faculté des Beaux-Arts  accueille un grand nombre de jeunes filles et pas seulement pour la danse traditionnelle et l’attraction du Ballet Royal, pour la musique, le chant, la peinture. Les arts et techniques, comme l’orfévrerie, les attirent. Un Conseil de la Mode vient de se créer. Des mannequins se préparent à défiler. Un style khmer renaît. La création de mode se développe. Les « hôtesses » sont peu à peu formées et, si elles n’atteignent pas encore l’excellence, elles créent déjà un vrai style cambodgien. Peu à peu, le Cambodge réapprend la créativité, y compris d’ailleurs dans d’autres domaines comme celui de la gastronomie dans les cuisines.

La Cambodgienne d’aujourd’hui cherche à devenir plus belle au-delà des pesanteurs du passé, des traditions et du regard des hommes. Elle possède un feu intérieur et il commence à s’exprimer comme un léger réveil de la féminité. La femme à tous les échelons de la société redevient présente, active, incontournable. Parfois un peu masculine, elle commence à fréquenter les stades envahis par les garçons. Elle s’ouvre au monde.

Rurale ou citadine, la Cambodgienne n’a pas le profil idéal de la femme épanouie. On sent qu’elle reste sur sa faim. Il lui manque un déclic. Il ne faudrait pas grand-chose pour transformer ce regard sincère en pépite de la nature humaine. L’énergie qu’on décèle au-delà des travers est celle de l’action généreuse. Intérêt particulier et intérêt collectif se rejoignent dans son esprit. Elle a le sens du collectif et c’est pourquoi elle est sans doute l’avenir de ce pays.

La jeune fille de Phnom Penh est une puissance de vie. A cheval sur sa moto, peu à peu avec un casque, elle relègue au passé les femmes sarongs assises en amazone. Elle a connu l’école, elle cherche un travail, un petit ami, une adresse facebook et elle boit du coca-cola et du whisky avec de la bière. Parfois même elle se soigne, se maquille, consulte des magazines, fume avec les garçons et porte des tenues sexy, choquant la génération précédente. Beaucoup rêvent du grand amour alors que la famille les retient et prévoit déjà un mariage arrangé dans le village d’origine où elle retournera au nouvel an d’avril.

Si la femme cambodgienne est un élèment essentiel du « caractère » du Cambodge, alors le Cambodge va changer puisque les jeunes filles s’affranchissent peu à peu du passé. Elles entendent mal les discours des anciens guerriers encore au pouvoir. Elles veulent du travail et un compte en banque. Elles dansent leur vie même si cela reste au rythme d’un « madison » un peu rétro. Elles apprennent quelques notions d’anglais et s’esclaffent librement lorsqu’elles osent en sortir trois mots. La naïveté de leur mère est encore là. Le regard et la détermination aussi. Mais on perçoit la volonté de changement. L’allure est plus altière, moins marquée par les souffrances. La poitrine a de la tenue et s’expose avec un peu moins de pudeur sous des vêtements bien moulés. Seul point commun avec leur mère : un mélange de hardiesse et de timidité. On est vraiment à la charnière d’une époque. Demain ces filles qui changent seront les femmes du changement de société.

La relation aux bijoux est le reflet de cette nouvelle élégance. Autrefois, la mère cachait ses maigres économies dans le trou de la charpente à l’abri du vent de mousson et des regards indiscrets ou bien dans un pot de fleur sous la terre, ou dans une jarre au fond du jardin. Parfois elle  possédait assez d’argent pour acheter une chaîne en or. Cette valeur qu’elle aurait pu mettre en gage en cas de nécessité. Elle la portait lors des grandes occasions, quelquefois la gardait sur elle pour ne jamais la perdre.

Celles d’aujourd’hui regardent les bijoux avec des yeux tout neufs. Ils sont tournés vers ce qui brille mais aussi vers le design, la forme, la couleur. Les bagues, les bracelets, les boucles d’oreilles rentrent dans le domaine du quotidien. Autrefois faits de dorure ou de matériaux sans valeur, ce sont les pierres précieuses dont elles rêvent maintenant. A défaut, les bagues de pacotille se vendent très bien. Les marchés du luxe s’installent, cependant que les bijoutiers se portent de mieux en mieux et que l’artisanat de l’argent fait flores dans tous les marchés. Aujourd’hui, les citadines s’y intéressent, l’élégance ravivée à fleur de peau.

La capitale est en plein changement. Les quartiers se rénovent, des constructions nouvelles et des tours sortent de terre. Les femmes dirigent aussi des femmes sur certains chantiers. La mixité devient plus courante. Une nouvelle génération de femmes d’entreprises est apparue. Partout en ville, on sent cette génération qui monte et qui est différente de la précédente et tellement différente de la femme rurale traditionnelle.

La Cambodgienne nouvelle génération porte blue-jean, pantalons collants, mini-jupes et shorts, sort en ville faire du shopping et accède aux discothèques, danse et drague sans complexe. Elle se maquille, utilise des crèmes blanchissantes, ce qui est complètement nouveau et fait apparaître un nouveau marché des cosmétiques. Elle aspire à être conquérante. Il y a comme un renouveau de la beauté. Les jeunes filles sont plus belles que leurs mères. L’apport des médias et la multiplication des déplacements créent des plaisirs et des besoins. Le cinéma, les déplacements, l’offre sur le marché, sont des fenêtres de tentations.

Désormais les jeunes femmes sont en recherche d’élégance pour elles-mêmes, pour séduire et pour s’inscrire dans un monde qui s’ouvre devant elles. Elles sont attirées par les canons de la beauté, la musique, les acteurs, par le niveau de vie rêvée, celui de la Corée du Sud et de la Thaïlande. La mode vient d’ailleurs mais elle les fascine et les attire comme si elles aussi entraient dans un univers nouveau, celui de l’ASEAN. De la coiffure aux chaussures, c’est une explosion de couleurs et de styles venus d’ailleurs mais que les Khmères adoptent sans se renier.

Le renforcement du pouvoir économique de développement, l’éducation primaire et secondaire, la protection juridique des femmes, la bonne gouvernance, la sexopositivité des aides financières, l’action des ONG, autant d’atouts sociaux et politiques qui peuvent permettre le changement si nécessaire dans ce pays inégalitaire. Sur le plan économique, il conviendrait de renforcer l’égalité des chances et l’accès aux responsabilités. Si la lutte contre la corruption devient une réalité, il sera possible de donner aux femmes des perspectives et un champ d’action pour la création d’activités et de richesses. 80% des femmes regardent quotidiennement pousser le riz des rizières et comptent les saisons, 20 % flirtent dangereusement avec l’argent des cités qui se bâtissent, avec le luxe qui corrompt et accentue les inégalités.

 

Les frémissements du changement vers l’égalité des sexes sont pourtant là, du fait de l’apparition d’une nouvelle génération. Il reste au mouvement vers la modernité à prendre de l’ampleur, aux femmes à mieux s’inscrire dans les politiques de développement et il reste à faire sauter quelques verrous qui sont masculins et trop souvent satisfaits d’une corruption endémique. Elle semble arranger tout le monde à tous les niveaux de la société, seule une femme, un jour, inversera la tendance.

 

***

Le « chbab pros » (1) est le pendant masculin du « chbab serey ». Il s’agit de la loi coutumière qui régit elle-aussi traditionnellement la conduite des garçons et des hommes. Des évolutions à ces rôles stéréotypés sont possibles pour l’un comme pour l’autre pour une meilleure harmonie et une meilleure insertion des femmes dans la société. Mais l’ensemble forme un tout, d’un temps passé, qui vise à la conception d’une famille, cellule de base d’une société qui décide. Un nouveau concept de l’amour va néanmoins prendre le dessus grâce à la génération montante.

Le plaisir de vivre devient une perspective d’avenir chez les jeunes. Et alors non seulement les femmes seront plus heureuses mais les couples aussi plus épanouis. Le « baby boum » tire à sa fin. Les jeunes cambodgiens rêvent de cette liberté de se choisir un destin. Jusqu’à présent il n’y avait qu’une seule voie. Le développement économique, les déplacements, les médias, et l’insertion des femmes sur le marché du travail, ouvriront bien d’autres voies. L’opération est en cours visiblement.

Quand on observe les jeunes filles dans les lumières de la ville, les yeux et les mains se rapprochent des crèmes de beauté et des flacons de parfums. Quand on sait qu’elles se nourrissent désormais de mieux en mieux et que les produits laitiers les feront grandir d’une dizaine de centimètres, on ne peut que se rappeler que la beauté khmère peut-être fascinante et que cette tendance va se développer au XXI ° siècle avec des apsaras plus élancées. Dans les vingt ans qui viennent, en effet, elles seront probablement plus grandes et plus belles et si elles savent suivre des lignes de conduite qui manquent encore à certaines jeunesses actuelles, dans ce pays déchiré, où l’éducation est en chantier, alors ce sera le charme affirmé sous divers aspects de la « beauté khmère ».

La situation des femmes au Royaume du Cambodge reste balancée entre les retards monstrueux et la modernité qui atteint les villes. Les femmes d’aujourd’hui, fières et « dans l’attente », sont plus épanouies qu’il y a dix ans et et surtout elles le seront plus encore dans les prochaines années, c’est une évidence. Si la croissance économique persiste et si les progrès de la formation des maîtres sont renforcés, la prochaine génération  sera plus consciente encore.

Il reste à espérer que de grands changements viennent, à court et moyen terme, bouleverser la donne d’un Cambodge qui devrait en prendre conscience et préparer une nouvelle ossature sociale : que les femmes gravissent les échelons pour une place plus affirmée dans le paysage social. A l’avenir, le coton qui voudrait devenir argent, ne pourrait-il pas se transformer en or ? Les hommes, cousus d’or ou affamés d’argent, réclameront-ils alors un jour la parité entre les genres ? Espérons un jour marier l’or et l’argent au grand bénéfice de celles qui aujourd’hui relèvent la tête.

L’espoir est un atout, autant que les vieilles pierres et les mythiques apsaras des murailles d’Angkor Vat.

(1) « Chbab » : le mot  signifie « texte réglementaire » mais aussi « lutte » dans les sports traditionnels. « Serei » se traduit par  « Femme » en langue khmère et « Pros » signifie « Homme ».

 

– 2011 –

SOURCES

  • Constitution du Royaume du Cambodge / 21 sept 1993

Extrait de la Constitution : Article 46.

Le commerce des êtres humains, l’exploitation de la prostitution et des actes obscènes portent atteinte à la dignité de la femme, sont interdits.

Tout licenciement de la femme enceinte sera interdite. La femme a droit au congé de maternité moyennant paiement intégral de son salaire avec conservation de son ancienne position ainsi que de ses avantages sociaux dont elle jouit.

L’Etat et la société créeront des conditions pour les femmes, en particulier pour celles des régions éloignées qui n’ont pas de soutien, pour qu’elles aient une profession, avec possibilité de recevoir des soins médicaux, d’envoyer leurs enfants à l’école et de vivre décemment

  • Rapport de l’UNICEF – 1993
  • Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes (CEDAW)
  • Rapport de la LICADHO – Rapport 2004 – La situation des femmes au Cambodge
  • Loi sur la prévention de la violence familiale et la protection des victimes. 24 octobre 2005 – Law on the prevention of domestic violence and protection of victims / 2005
  • Report  LICADHO – 2007– Violence against women in Cambodia. Report Activity for 2010 / 2011.
  • Chantal MALLEN JUNEAU – L’arbre et la Pagode – Montréal
  • Gilberte DEBOISVIEUX – Un pays rêvé 1992-1996 – L’Harmattan Paris
  • Somaly MAM – Le silence de l’Innocence
  • CHHORN Sopheap – Les élections législatives au Cambodge depuis 1993 – Université Lumière Lyon 2 – Faculté de Droit et Science politique, 12 janvier 2004
  • Cambodge Soir Hebdo – Editions du Mékong –Phnom Penh  2009 / 2010
  • Aid-For-Trade. Business and Professional Women Siem Reap (UNN Sophary, pdte)
  • Georges Grolier – La route du plus fort – 1930
  • Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême-Orient en 1902
  • Tcheou Ta-Kouan 1296 – »Mémoires sur les coutumes du Cambodge de Tcheou Ta Kouan », Librairie d’Amérique et d’Orient, Adrien Maisonnneuve, 1951 – Paul Pelliot
  • TEP Navuth – Migrant Populations / Horoscopes khmers / National Aids Authority – Syfed Phnom Penh
  • Amnesty International – La violence sexuelle au Cambodge, briser le silence / index AI : ASA 23/001/2010.
  • Jacinthe Poisson – juillet 2011 – Le journal des alternatives
  • Internet
  • Interviews

Une réflexion sur “Textes publiés

  1. Formidable article, merci à Jean pour ce remarquable écrit.

    Sur son conseil je me permets de lancer un petit appel aux lecteurs de ce blog.

    En lisant cet article je suis retombé sur une vieille connaissance ayant fait ses études il y a quelques années dans le laboratoire d’anapath au CHU de Caen.

    Cette dame s’appelle « Monna Ouk » et je cherche à la recontacter depuis maintenant quelques temps. Malheureusement les 2 adresses mails que j’avais semblent ne plus fonctionner et une nouvelle que vient de me donner le Pr Francoise GALATEAU (son ancienne responsable au CHU de Caen) ne fonctionne pas plus.
    Si vous aviez une adresse email valide à me communiquer pour joindre Monna ce serait un grand plaisir pour moi que de pouvoir la recontacter.

    Merci d’avance,
    Dr Jean-Hugues PRUVOT

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